Le 12 février 2026, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, a adressé une lettre solennelle à tous les parents d’élèves pour dénoncer la violence en milieu scolaire et le harcèlement qui toucherait « plus d’un enfant par classe ». Un constat alarmant qui appellerait un « sursaut collectif ». Mais à la lecture de ce courrier, une question s’impose : où sont les mesures concrètes ?
Un discours qui responsabilise… uniquement les parents
Après des envolées lyriques sur la « noble mission » des enseignants et la « chance immense » que représente l’École républicaine, le ministre en vient à l’essentiel : « nous avons besoin de vous ». Cette phrase, martelée quatre fois, résume toute la stratégie.
Que demande-t-on aux parents ? De « parler régulièrement » à leurs enfants, de « signaler » les violences, de « porter respect » à l’institution, d' »affirmer l’autorité de l’École » dans le cercle familial. Bref, de faire le travail que l’institution ne parvient plus à faire seule.
Le problème ? Aucune contrepartie. Pas un euro annoncé. Pas une ligne sur le renforcement des équipes éducatives.
Les moyens : le grand absent
Le ministre évoque vaguement une collaboration avec l’Intérieur pour « assurer la sécurité », mais sans préciser ni budget ni calendrier. Pour le reste, silence radio.
Pourtant, les besoins crient :
- Psychologues scolaires : un pour 1 500 élèves en moyenne
- Infirmières : souvent à temps partiel, parfois pas d’infirmière plusieurs jours de suite dans les collèges et lycées
- CPE et AED : surchargés, sous-payés, en CDD pour beaucoup
- médecin du personnels ? La blague!! Même pas 1 visite médicale!!
- Assistants sociaux : débordés, en nombre dérisoire
- AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap) : le ministre les cite fièrement dans sa lettre, mais oublie de préciser qu’ils sont payés entre 800 et 1 100 euros par mois, souvent à temps partiel, sans formation suffisante, avec des contrats précaires. Comment peuvent-ils accompagner dignement les élèves vulnérables dans ces conditions ? Comment peuvent-ils être le rempart contre la violence quand ils sont eux-mêmes en situation de précarité ?
Le ministre cite tous ces métiers, les valorise même. Mais valoriser sans financer ni revaloriser, c’est de la communication, pas de la politique.
La carte scolaire : l’angle mort du discours ministériel
Pas un mot sur la carte scolaire, ce système qui concentre les élèves en difficulté dans certains établissements pendant que les familles aisées fuient vers le privé ou obtiennent des dérogations.
Comment demander aux parents de « respecter l’institution » quand celle-ci organise elle-même la ségrégation scolaire ? Y toucher impliquerait des choix politiques courageux. Alors on fait comme si le problème n’existait pas.
Pire encore : le ministre oublie de mentionner les milliers de suppressions de postes dans le premier et le second degré qu’ils viennent de voter. Comment peut-on parler de « protéger les élèves » et de « lutter contre la violence » tout en continuant à supprimer des postes d’enseignants, de surveillants, de personnels éducatifs ?
Classes surchargées, moins d’adultes pour encadrer, moins de dédoublements possibles, moins de capacité à gérer individuellement les conflits : les suppressions de postes aggravent mécaniquement les tensions. Mais ça, le ministre préfère ne pas en parler.
La santé mentale : une communication sans moyen malgré l’année de la sante mentale
Le ministre parle de harcèlement, mais qu’en est-il de la santé mentale globale des élèves ? Anxiété, dépression, troubles alimentaires touchent de plus en plus de jeunes. Les enseignants le constatent, les infirmières croulent sous les demandes, les psychologues sont débordés.
Que propose le ministre ? Rien. Pas de renforcement des équipes de santé mentale. Pas de formation des enseignants à la détection des signaux d’alerte. On demande aux parents de « signaler », mais ensuite, qui prend le relais ? Avec quels moyens ?
Le système lui-même est anxiogène : rythmes épuisants, pression de l’orientation dès la quatrième, culture de la note et de la sélection. Mais ça, le ministre ne peut pas le dire.
Une rhétorique culpabilisante
En demandant aux parents d' »affirmer l’autorité de l’École », le ministre sous-entend que si la violence persiste, c’est en partie leur faute. Or, beaucoup de parents sont déjà investis, dépassés, parfois démunis. Leur renvoyer la responsabilité sans appui concret, c’est ajouter de la pression à la pression.
Et quand le ministre écrit que « l’institution doit être exemplaire » puis ajoute « nous travaillons chaque jour en ce sens », on touche au sommet de l’hypocrisie. Les parents voient bien l’état réel des écoles : bâtiments délabrés, toilettes insalubres, classes surchargées, personnels précaires.
Conclusion : du vent habillé en discours solennel
Cette lettre est une coquille vide. Elle transfère la charge vers les familles sans donner à l’institution les moyens d’agir. Elle esquive les vraies questions — carte scolaire, santé mentale, moyens humains, revalorisation des AESH et des AED, conditions matérielles — pour se réfugier dans un discours incantatoire sur les « valeurs ».
Les parents peuvent bien parler, surveiller, signaler. Si derrière il n’y a personne pour accompagner, protéger, soigner, cela ne servira à rien.
Le ministre demande aux parents de faire confiance à l’École. Mais la confiance ne se décrète pas : elle se mérite. Elle se mérite par des actes, des investissements, des réformes courageuses. Pas par des lettres solennelles qui renvoient la responsabilité à ceux qui sont déjà en première ligne.
Les parents méritent mieux qu’une leçon de morale. Les élèves méritent mieux qu’un appel à la responsabilité individuelle. L’École mérite mieux qu’un ministre qui parle beaucoup mais n’engage rien.